L’art aigu d’Evgenia Saré
Par Christian Noorbergen
Critique d’art, commissaire d’exposition , 2018

 

 

Chaque tronche créée, ou si l’on veut être plus respectueux, chaque visage, chaque tronche, donc, drolatique et rondelette, osée et surgissante, se détache admirablement dans les surfaces un rien lunaires des étendues dénudées d’Evgenia Saré. Ses paysages sont d’étranges décors évidés pour humains fiévreux. Elle efface en elle les appuis de la réalité, et ses personnages aigus et surprésents paraissent à jamais animer un conte de fées scabreux pour adultes faussement naïfs, et touchants de toucher si fort en nous les affres du quotidien. Eternelle inguérissable enfance…

 

Une féérie d’intimes transgressions

 

La face domine frontalement. Elle fait tache vive, isolée, ou dupliquée dans le miroir charnel du couple, ou encore émiettée dans la toile par une foule d’êtres émouvants et trop humains, rassemblés par le jeu, le hasard, la fête, ou la tendresse. Somptueuse théâtralité d’un ordinaire abandonné par la modernité, et superbement transgressé, mine de rien, par le dedans.

On dirait la matière lissée et soignée par des milliers de coups de pinceaux. On dirait la surface polie et policée de l’intérieur par des milliers de coups d’œil, attendris et respectueux, regards en biais. Tous ces éléments corrodent la surface de l’œuvre et brûlent les éléments épars d’un charme âpre, délicieusement pervers, comme un frais parfum d’amour traversant nos intimes labyrinthes.

Chaque œuvre a des relents sacralisés d’intemporelle icône, et prend pour cible le commun des mortels. On se perd en s’y reconnaissant. Petite jouissance de l’attendu inattendu, quand l’ordinaire assoupi se fait spectacle festif et fabuleux.

 

Un corps innombrable et joliment scabreux

 

La chair vive accidente l’étendue. Corporéité fantasmée, nouée et fluide, larvaire et dilatée, débordante de joyeusetés sensuelles. Laiteuse et compacte, assumée et boursouflée, la chair peinte d’Evgenia Sare, d’une très savoureuse densité et d’une saisissante proximité, se teinte d’un très accrocheur rose vif, cependant que l’ironie, acerbe et pudique, latente et serrée, prend la scène entière à son compte. Flottent un air d’absence, une atmosphère raréfiée de maléfice léger, de soufre allusif, et de plaisante bouffonnerie. Un air de gouffre, sans doute, mais rendu suave et respirable par l’effet d’une chromatique remarquablement maîtrisée et somptueusement travaillée. Au creux de la délicate obscénité qui anime chaque minimale scénographie, s’ajoutent les puissances chaotiques d’un corps premier en tenue d’apparat, corps archaïque et précieux qui serait la trame exemplaire et cachée de tous les autres corps.

 

De subtils pièges à regards

 

Formidable et discrète magicienne, Evgenia Saré s’attaque au destin du commun des mortels. Elle joue des certitudes. Elle fouille et faille les apparences vitales pour mieux saisir les joies paisibles de nos vies de tous les jours. Magie agissante, secrète et ludique. Elle creuse, comme en se jouant, l’insondable énigme de l’existence. Elle fouille le mystère des êtres et des espaces. Elle s’ancre très sérieusement à la vie grotesque et douce qui couve sous l’humanité fatiguée. Dans cet art insidieux et sorcellatoire, souverain et souterrain, le monde caché s’éveille au creux des évidences, et quelque chose de rustique et de médiéval s’élève et s’étend. Les murmures du sarcasme ont ici royal droit de cité.

Quand la modernité fabrique des images à en perdre la vue, Evguenia Sare invente de prodigieux tours de passe-passe, créant à tout-va de subtils pièges à regards, amoureux et humoureux.

Exhibant les dessous des cultures, artiste rare et profondément singulière, Evgenia Saré étreint l’étendue…

Christian Noorbergen
Critique d’art, commissaire d’exposition